Législatives 2019 et « peuple »

Laroussi Amri traite ici de la question des Législatives tunisiennes du mois d’octobre 2019, focalisée sur les revers encourus par le camp des « démocrates », des « modernistes » et de la gauche.

email : amri.laroussi12@gmail.com

Les revers, ou plutôt les défaites qui m’interpellent sont celles de la gauche, des « modernistes » et des « démocrates ». A priori, ces forces, dans leur expression politique, ont un registre langagier qui, normalement, les prédispose à mieux cerner la réalité qui les entoure et à savoir agir et, par conséquent, se mouvoir de façon à atteindre leur but. Le terme qui est au centre de leur stratégie est celui de « peuple », et quel terme !, il semble ouvrir la voie de la liberté, de la justice et de l’éthique. Or, le contenu qu’ils y mettent ‘est plutôt un contenu plein de bonnes intentions. Un terme qui égrène les discours au parlement, qui décore le fronton des partis. Le terme de « peuple » sert de bouche trou quand on est en manque d’électorat (si on est candidat aux élections ) ou d’auditoire (si on est orateur) ou de cible précise quand on est journaliste. C’est tout aussi simplement valable pour tout autre intellectuel (dans le sens de bricoleur des idées). Sachant que les plus futés parmi ces intellectuels vous diront « avec le peuple il faut avoir un rapport organique » et dès que vous demandez ce que c’est ils te citent du haut de leur science infuse Gramsci et toute la clique apprise à l’université. Or le peuple n’est certainement pas ce qu’ils croient être. Le peuple est une notion toute concrète : Le paysan ne croit qu’à l’expérience, au secours urgent quand le bétail, (la ressource et la source de sa survie,lui et sa famille), risque de disparaître par manque de fourrages, il ne croit pas aux livres ni aux boniments. Le chômeur vous sourit quand vous êtes présent pour le soutenir quand il en a besoin. 

La veuve, la divorcée n’a besoin que de celui ou celle qui la défend effectivement face à un juge injuste.

Et puis, pourquoi tant de démonstrations, il suffit de savoir regarder pour se dire que le peuple est là pour celui qui sait voir, et qu’on n’a qu’à le visiter, aller à sa rencontre. Le peuple, en ville, est, dans la rue la plus proche, un voisin en détresse, une femme battue, un enfant qui a faim, mais il est aussi et surtout dans la montagne, dans les douars, les gourbis, c’est là que se trouvent les enclavés, les sans abris, les mal chaussés, les non instruits, les mal chauffés, les mal logés. Ceux la, quand tombe la neige sur les cimes et les plaines, ne croient qu’aux actes, qu’à la présence effective contre le froid qui sévit. Ils serrent avec chaleur la main qui leur est tendue, avec sens aigu de la fidélité et de la sincérité. Ils ne croient pas aux médias ni aux discours, seule la présence physique leur apporte le réconfort qu’ils attendent de vous avec espoir d’en être digne et de le continuer sans relâche. C’est dans le contact direct et la présence physique que résident les succès de Kais Saied et de Nabil Karoui. Cessez de prendre « le peuple » pour un mot, sachez que c’est un mot qui n’a de sens que dans le concret, le quotidien, le présent et l’effectif. Tout autre sens est, dans l’action politique, verbiage.

Candidat champignon et médias

Du jour au lendemain, voila 8 ans déjà, depuis 2011, nous sommes devant des candidats aux responsabilités les plus élevées, dont on ne sait pas grand chose.Mehdi Jomaa, après un passage peu connu de l’opinion à la tête du Ministère de l’Industrie, nous a été bombardé sans qu’on sache qui il est, s’il tourne, s’il retourne, s’il détourne et le plus problématique s’il représente Ennahdha, ou un autre météorite venant tout droit de Paris et du Quai d’Orsay, avant qu’on ne sache qu’il a la nationalité française et qu’il a entériné les contrats de pétrole encore en suspens avant son investiture. On a fini par comprendre, mais très tard, le mal est déjà fait. Il a été pénalisé, certes, dans les dernières Elections mais le bon peuple te dira, à raison, entre deux verres de bon vin dans un bar de Tunis, « la belle affaire ! « .

Le cirque a si bien marché que maintenant l’enjeu devient la présidence de la République, la souveraineté du pays et la crédibilité de son parlement, et là nous sommes aujourd’hui devant des prétendants à la haute magistrature (Elections Présidentielles), à la représentation parlementaire (Elections Législatives) dont on ne sait pas grand chose. On nous dit qu’on est en démocratie (« naissante », corrige t-on, certes) mais le minimum que l’on doit à l’électeur, dans les démocraties qui se respectent (y en a t-il?), c’est d’informer. Or les plateaux de télévision, en Tunisie sont devenus des arènes de gladiateurs en col blancs et bras de chemises, des apprentis journalistes (rares sont ceux et celles qui ont fait un passage par l’IPSI, ou équivalent) distillant la vérité infuse, avec une telle assurance dont l’ampleur réside beaucoup plus dans l’usage des adjectifs et la production de positions politiques bien arrêtées que dans l’apport d’information dont a grand besoin le citoyen, apport qu’on a assimilerait mieux s’il est donné avec une attitude sereine et pondérée loin des ego surdimensionnés qui se déchaînent à qui mieux mieux, usant de la voix forte, défendant à cor et à cri tel ou tel candidat. On apprécierait encore davantage les qualités du journaliste s’il arrive à allier à la sérénité du propos, la qualité de l’information bien fouillée mais surtout à cette période d’incertitude bien explorée. En effet, le besoin en journaliste d’investigation est si impérieuse que beaucoup de candidats dont les prétentions sont grandes, sont inconnus du grand public et pour certains, d’illustres inconnus, même pour le public des initiés. Nous sommes souvent face à des candidats dont on peut dire qu’ils sont fabriqués de toute pièce. Que Karoui affiche ses prétentions aux Présidentielles, cela pourrait passer, il est connu des médias étant lui même homme de communication. Mais ce qui est encore davantage surprenant c’est que d’autres beaucoup moins connus affichent eux et elles aussi leurs sérieuses prétentions celui-ci au à la haute magistrature, celui-là à la députation parlementaire. C’est le cas de Olfa Tarrass, nouvelle recrue sur l’échiquier dont on ne sait pas grand chose est, elle aussi, candidate (truffée d’une armada de prétendants) aux législatives, pour après viser plus haut. Tout se passe comme si la « classe » des présidentiables et des éligibles, est devenue une affaire occulte. Les candidats qu’on nous met au devant de la scène n’ont pas un parcours identifiable sur le long terme, ni une expérience prouvée par de longues années d’épreuves et de lutte. Le demander est considéré pour beaucoup d’observateurs adeptes du « pis aller » un anachronisme. Le résultat c’est que beaucoup défendent tel ou tel candidat selon des lectures idéologiques et au mieux selon des positions politiques de type dogmatiques. portés sur les candidats et candidates. Un vrai malheur qui s’abat sur la vie politique tunisienne comme un ouragan qui n’est pas prêt de finir. C’est probablement une nouvelle ère, celle où le candidat est vite fabriqué et présenté, illico presto à l’opinion, sans coup férir ni contrôle subir. Nous sommes à l’ère du candidat champignon.